Dans la cour du Cloître des Célestins, le vent souffle doucement faisant bruisser le feuillage des deux gros arbres qui se dressent vers le ciel. La soirée est douce, chaude. Les gradins sont combles mais rien ne semble prêt pour un spectacle. Pas d’éclairages, pas d’installation sonore, pas de scène, pas de décor. La cour est vide, hormis un vieux banc qui semble là depuis toujours. Des feuilles mortes jonchent le sol sous les arches. Au centre, un espace de terre est dégagé.
C’est là que vient se planter un flûtiste qui, durant plusieurs minutes, va créer d’un seul souffle une montée de la tension qui semble annoncer un décollage imminent.
Une jeune femme lui succède, lançant sous le ciel encore bleu un chant envoûtant tout droit surgi du XIVe siècle. C’est cet « En atendant » qui donne son titre au spectacle. Avec un seul « t » à atendant car il s’agit d’un chant en vieux français.
La voix s’élève tandis qu’une danseuse, vêtue d’une robe noire se lance dans une succession d’évolutions entre danses de cour, danse sacrée et jeux d’enfants. Larges mouvements de bras qui fendent l’air, chute sur les genoux, gestes brusques mêlant sobriété et sensualité.
Deux garçons la rejoignent bientôt, puis trois autres et deux filles supplémentaires. Tous sont vêtus de noir et portent des chaussures de sport colorées. Sobriété et discrète fantaisie.
Comme les notes d’une partition, les mouvements s’enchaînent, se chevauchent, se dissocient, se cherchent, se soutiennent ou se parasitent.
Les pieds raclent la terre produisant un son rêche. Les bras, tranchants, entraînent le corps à leur suite. Les torses se déplacent latéralement, les bassins ondulent. Et comme souvent chez Anne Teresa De Keersmaeker, ces corps qui basculent doucement sur le côté, démarrent des courses qui se figent quelques pas plus loin puis repartent dans un mouvement de balancier.
Sous la lumière déclinante
On réalise soudain que la lumière a changé. La mise en scène n’y est pour rien, c’est la nature qui se charge de cet aspect du programme. Mais notre regard change également, les danseurs partent en tous sens, dans un chaos qui se fige, trouvent une nouvelle organisation puis éclatent à nouveau. Des duos, des trios se créent pour quelques instants puis se dissolvent dans l’espace.
Le chant et la musique (flûtes à bec et vielle) surgissent d’une époque de chaos, d’incertitude, de troubles. Une époque où plus personne ne savait à quoi se raccrocher. On peut y voir des points communs avec notre 21e siècle mais la chorégraphe ne cherche jamais à les souligner.
Elle montre une danse abstraite, une débauche de mouvements, de tentatives de construction d’une folle complexité. Une danse abstraite qui parle au cœur, à l’âme et à l’esprit. Lorsqu’ils ne dansent pas, les interprètes restent sous tension. Tous les sens en éveil, observant le moindre déplacement de leurs complices comme s’ils y cherchaient une réponse à leurs questions. Ces moments d’immobilité groupée sont magnifiques, comme ces chutes face contre sol où le haut des corps se redresse soudain comme agité d’un dernier spasme.
Vie et mort sont intimement mêlés dans ce spectacle magistral qui se clôt dans la quasi-obscurité. La tache blanche d’un homme nu, comme Adam dans le jardin d’Eden, s’agite encore dans la nuit puis s’allonge sur le sol. Immobile, offert sous les étoiles comme un gisant. Au loin, des cloches sonnent. Il est 22 heures et un tonnerre d’applaudissements salue musiciens et danseurs. Des projecteurs ’allument enfin, éclairant le public. Debout, fasciné, conquis.
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