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Jean-Noël Montagné

Habitant à Nice, j’ai commencé à peindre des scènes urbaines vers 1989, très influencé par la peinture impressioniste, le surréalisme, l’art singulier et l’intention de peindre le vivant et l’actuel. Les toiles de grande taille témoignaient de la solitude et du stress des habitants des grandes villes. En travaillant dans des ateliers en friche industrielle, j’ai commencé à associer mes expositions à des performances impliquant le spectateur, dont la plus complexe m’a amené à Tchernobyl 10 ans après la catastrophe.

En 1991, j’ai impliqué directement des visiteurs dans la réalisation d’une toile au sol de 20m carrés, par un dispositif sous leur pas, dans un espace public. Cette performance m’a permis de réaliser la richesse des trajectoires des promeneurs, le caractère sociologique de chaque intervention, volontaire ou non, et de penser l’intégration du temps et de la vie dans une oeuvre comme une composante majeure de l’art. A cette époque, j’ai également découvert et pratiqué les premiers pas du Web au CERN à Genève avec une grande excitation.

En 1992, j’ai réalisé de premiers planchers interactifs ( liquides, mercure, colorants, mais aussi lumières), réagissant aux pas des visiteurs sur une thématique d’hommage à des artistes importants pour mes recherches. Le public a abondamment piétiné ces oeuvres, et l’observation de cette vie m’a poussé à concevoir des oeuvres plus réactives, plus sensitives au vivant.

Des oeuvres que l’on pourrait intégrer au sein du topos urbain, dans les espaces où les notions d’humanité sont parfois en survie, dans les espaces où les comportements individuels sont dirigés par l’architecture et l’urbanisme, où les passants sont pilotés par la trépidance d’un société de consommation aveugle et égoïste. Des oeuvres qui arriveraient à dépeindre les événements individuels et collectifs, à transcrire le vivant non plus au travers d’un médium statique comme une toile ou une scupture, mais au milieu de l’espace observé lui-même. L’oeuvre est ainsi composée par les variations du lieu, par la transcription dynamique et instantanée des paramètres observés et analysés.

Sans connaissances en électronique, j’ai d’abord détourné des modules domotiques à capteur de présence ou distance pour des sculptures, des installations visuelles et sonores, puis rapidement fait appel à un ami ingénieur roboticien, ne maitrisant pas les techniques plus complexes. D’une dizaines de peintures monumentales par an, je suis passé à une installation interactive par an, exposée généralement au gré des structures pouvant accueillir ce genre d’oeuvres et comprenant ce travail. En 1995, j’ai commencé à me documenter sur l’art interactif, à faire la promotion de ce type d’oeuvres, à réfléchir sur la nature d’une interaction entre oeuvre et vie. En 1996, au Musée d’art moderne et contemporain de Nice, j’ai a nouveau présenté la notion d’interaction sensitive, interaction ne nécessitant pas d’action volontaire du vivant. J’ai parallèlement découvert l’histoire de l’art cinétique, mais surtout celle de l’art cybernétique de Nicolas Schöffer, le premier à utiliser des capteurs et des systèmes temps réel dès 1955.
En 1999, plutôt englué par l’attitude des institutions artistiques et éducatives sur l’art interactif, j’ai créé une association à but non lucratif, dans l’espoir de rassembler et informer les rares acteurs du domaine.

En 2000, le CICV m’a donné la possibilité de monter 5 installations dans le cadre d’un festival international et de donner ainsi plus d’envergure à mes oeuvres et recherches. Parallèlement à mes installations, j’ai commencé à documenter et propager l’histoire de l’art interactif, mais surtout à monter des ateliers de découverte et de pratique des outils d’interaction temps réel. En 2002, j’ai organisé des ateliers pour l’université Paris 8, et lancé ainsi toute une série de formations sur le temps réel: matériels, logiciels, pratiques qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.
La découverte des outils matériels et logiciels libres ( open source) vers 2004, et des communautés qui les animent m’a permis de me rapprocher d’un centre d’art en banlieue parisienne, Mains d’Oeuvres, et d’y concevoir un espace éducatif dédié à la création interactive temps réel. Cet espace a ouvert en 2006, accueillant enfants, collégiens, etudiants, enseignant, à la découverte des capteurs, des actionneurs, des logiciels et des esthétiques du temps réel, dans un dispositif d’auto-apprentissage basé sur des technologies libres.

C’est en 2005 que la collaboration avec des chercheurs, des ingénieurs, des universitaires m’a mené à co-fonder une initiative Art Sciences Éducation avec des chercheurs du CNRS, visant à promouvoir le dialogue entre ces acteurs, à ouvrir les réseaux artistiques bien fermés, à tenter de remuer des institutions éloignées de l’art actuel.

Depuis mes premiers pas dans l’interaction, l’espace de création et d’apprentissage s’est grandement ouvert avec les voyages, les conférences, les colloques, les événements, les réseaux qui n’ont plus de retenue vis-à-vis des technologies, les attitudes de conscience ouverte sur le monde et sur les autres. Les réseaux de hackers et d’activistes sont une découverte de ces toutes dernières années. Ils sont les forces actuelles d’évolution, de progrès, de pensée, capable de réduire ou résoudre bien des problèmes contemporains.

S’il est notoire pour les populations informées que le monde est dans une phase d’autodestruction, il est beaucoup moins connu que nous vivons aussi une phase d’évolution politique et sociale positive qui pourrait bouleverser ce que nous vivons depuis la révolution industrielle, c’est à dire l’ignorance, l’obscurantisme, l’indifférence, les égoïsmes vis-à-vis des humains et du biotope.
Cette phase d’évolution positive est confrontée à la volonté du marché de continuer à piller, exploiter, extraire les richesses humaines, matérielles et environnementales pour le bénéfice de quelques élites. Il existe une véritable guerre entre ceux qui veulent un monde ouvert dans lequel les individus seraient conscients et créatifs, et ceux qui veulent continuer à contrôler nos actes et profiter de notre impuissance. Cette guerre se matérialise actuellement par une guerre technologique sur le contrôle du savoir et de la culture, par des guerres contre l’intelligence.

L’art sensitif que j’essaye de produire est bien ancré dans le vivant, au service de l’élévation de notre conscience, de nos connaissances et de nos sensations, au service de la “réhabilitation de la perception” à laquelle appelait Joseph Beuys. La perception est la première étape de la compréhension des phénomènes du monde, du local au global. L’art, interactif, sensitif, en quittant les lieux historiques mais élitistes de sa diffusion, doit investir les lieux du vivant doit se rappocher de l’humain, doit extraire l’humain des chaines que la révolution industrielle a conçu pour lui. En transcrivant le réel en d’autres formes parallèles ou synesthésiques, les oeuvres perceptives nous permettent d’explorer ce qui nous est parfois inconnu, parfois, nous-mêmes.

L’installation que je présente ici est née en réaction au conflit Israélo-Palestinien, considéré comme le conflit le plus symbolique des archaïsmes que trainent nos sociétés, nos cultures, nos systèmes.
Nous en sommes également des acteurs directs.

Jean-Noël Montagné – www.artsens.org

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  • opgeladen op 30 sep 2009
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